Evaluation de la vidéosurveillance

Intervention de Jérémie Crepel sur l’évaluation de la vidéosurveillance à Lille

Monsieur le maire, chère collègue,

Lorsque vous avez mis en place la vidéosurveillance (car oui, je me refuse toujours à utiliser la novlangue utilisée par l’État pour nous faire croire que les caméras descendent des mats pour nous protéger), nous avons émis deux principales objections : une – la plus essentielle – sur les libertés publiques, l’autre quand même importante à l’heure de l’argent rare, le manque d’efficacité démontrée par rapport à l’argent public dépensé.

Pour nous répondre, vous avez mis en place un comité d’éthique de la vidéosurveillance et une évaluation de celle-ci sur le territoire de Lille. Autant vous dire que nous sommes déçus des deux.

Concernant le comité d’éthique, vous avez ruiné sa crédibilité en omettant d’y présenter l’utilisation de la Vidéo Surveillance Algorithmique du logiciel Briefcam et en ne la mettant à l’ordre du jour qu’une fois son existence révélée par Médiapart. Que vous l’ayez installée en toute illégalité pendant plusieures années sans envoyer à la CNIL les études d’impacts obligatoires ? Pas grave déclariez-vous ici devant nous en conseil municipal. Comment dès lors faire encore confiance à ce comité d’éthique ? Pas étonnant que les associations de défense des droits humains aient refusé de le cautionner en y participant. Elles ont été visionnaires.

Votre manque de transparence se prolonge sur l’étude que vous présentez aujourd’hui puisque l’opposition n’a pas eu le droit de la consulter avant ce conseil et que j’ai dû préparer mon intervention sur le simple diaporama – très lacunaire quant à la méthodologie – que vous avez utilisé en comité d’éthique.

C’est malheureusement une étude pro domo réalisée par les acteurs promoteurs de la vidéosurveillance à Lille : la police nationale, la procureure de la République et la ville de Lille, ce qui même avec la meilleure volonté du monde, présente des risques de biais importants.. Là aussi nous sommes déçus puisque nous nous attendions naïvement à ce que vous alliez chercher la caution de scientifiques aguerris sur le sujet (J’ai pourtant fait cette demande en comité d’éthique) ? Les dispositifs de recherches citoyennes ne manquent pourtant pas.

C’est dommage, cela vous aurait évité d’utiliser, pour montrer le côté soi-disant préventif des caméras, une méthodologie qui a pourtant été décriée par les scientifiques car elle n’isole pas les autres facteurs qui peuvent avoir fait baisser la délinquance dans les secteurs opposés. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est la Cours des comptes en 2010 à propos de la même méthode utilisée par la ville de Lyon. En tant qu’habitant de Lille Moulins, je peux vous affirmer que la mise en place des caméras place Deliot n’a pas réduit d’un iota le trafic de drogue sur la place, les dealers ayant vite trouvé le moyen de s’abriter des caméras pour continuer leur trafic en toute tranquillité.

On attendait davantage de résultats concernant la résolution des enquêtes. Hélas, dans votre diaporama, contrairement à ce que nous avions demandé en comité d’éthique, vous ne précisez pas ce qu’est un “résultat positif” et l’étude précise ne porte que sur 23 cas, ce qui n’est pas statistiquement significatifs. Alors bien sûr, vous allez nous raconter des cas individuels où cela a été utile, mais on ne saura donc toujours pas si cela vaut les 5 millions d’euros investis par la ville de Lille dans la vidéosurveillance sur ce mandat et les risques pesés sur nos libertés publiques.

Vous avez suivi nos demandes, par contre, sur la distinction des vidéo-interventions spontanées de celles déclenchées par un appel téléphonique des habitants. Sur le côté “protecteur” des caméras, on peut affirmer qu’elles ont servis à guider une intervention dans 228 faits de violence en 3 ans soit environ 75 par an. Je ne vais pas les balayer, et on savait déjà que l’existence d’un CSU était la condition d’une utilité éventuelle des caméras. Permettez-moi cependant de penser que si on accroissait la présence policière dans les secteurs festifs le soir – une vraie demande des habitantes et habitants – on parviendrait probablement au même résultat sans avoir besoin de caméras.

Au final, seule la vidéo-verbalisation semble donner des résultats francs et clairs, mais là encore, sans la comparer avec l’utilisation de la voiture LAPI ou d’un renforcement des effectifs ASVP, qui ont l’avantage de pouvoir se déplacer dans l’ensemble de la ville.

Je vous appelle donc à un moratoire sur le développement de la vidéosurveillance à Lille, ainsi qu’à une refonte profonde du comité d’éthique pour assurer sa neutralité et sa transparence, par exemple en confiant sa présidence et ses moyens à une personnalité neutre et reconnue, qui ne soit pas juge et partie.