Quelle stratégie culturelle globale pour la Ville ?

Intervention de Nathalie Sedou sur la mise à disposition de lieux culturels au profits de plusieurs associations culturelles, dont Lille 3000, et la stratégie culturelle globale de la Ville

Monsieur le Maire, chers collègues,

Je vais commencer par une devinette. Pouvez-vous me dire quel est le point commun entre les délibérations 25/181 sur la gratuité des mises à disposition pour la saison culturelle Fiesta, la 25/182 sur les conventions de mise à disposition gracieuse de locaux pour des institutions culturelles, la 25/130 sur la gestion et l’exploitation du Théâtre Sébastopol, et notre question orale sur le bistrot Saint So ?

Eh bien dans tous les cas la ville est propriétaire des lieux et décide à qui et comment elle les met à disposition. Après le coup d’envoi ce week-end de la saison Fiesta, ça mérite un point sur le sujet, sans le caractère obsessionnel de ma collègue à l’arrière qui reste fixée sur Lille 3000, dont on ne va pas répéter encore qu’il faut en effet revoir le projet et la gouvernance.

D’abord c’est cocasse, vous nous proposez de décider ce soir de la gratuité et des modalités de mise à disposition de la gare Saint Sauveur, de l’Hospice Comtesse, des Maison Folie de Moulins et Wazemmes au bénéfice de Lille 3000 pour la saison Fiesta… qui a déjà commencé. Imaginez le bazar si finalement le conseil municipal décide que non, cette gratuité ou ces modalités ne conviennent pas ! Si on se dit « tous comptes faits, l’exposition La Fête intérieure à Saint Sauveur est décevante, autant mettre plus de moyens pour les spectacles dans la saison Fiesta ». Chiche, on revient en arrière ? Chaque chose en son temps, d’autant que nous avons conscience que le cœur battant des saisons de Lille 3000 tient en réalité à l’ensemble des opérateurs culturels – artistes, compagnies, salles, musées. C’est sûr, quand la fête sera finie, il nous reviendra de quantifier le soutien sous toutes ses formes à Lille 3000 et à ses partenaires culturels qui rendent possible la tenue de la saison.

Je dis ça parce que la culture durable et partagée c’est votre leitmotiv. « Partagée » ça devrait d’abord commencer par l’équité et la transparence sur les structures qui bénéficient ou pas de la gratuité de lieux municipaux, dont certaines paient les fluides et d’autres pas, sans qu’on discerne les motifs qui avantagent un tel, plutôt qu’un autre.

Et puisque dans « culture durable et partagée » il y a durable, une réflexion sur la durabilité m’est venue devant la délégation de service public du Théâtre Sébastopol dont on valide ce soir le changement de concessionnaire. On lit la volonté – je cite – de « redynamiser l’image du Théâtre Sébastopol et le rendre plus attractif par rapport aux autres salles en places assises de la métropole ». C’est-à-dire, entre autres, et ça aussi c’est cocasse : la salle du Casino qui est également une concession de la ville, et les salles de Lille Grand Palais qui est détenu par la ville. D’un point de vue strictement économique ça s’entend peut-être. Mais sous le prisme culturel, est-ce vraiment durable d’encourager la rivalité plutôt que la complémentarité entre des lieux dont vous avez les clés ? Est-ce durable de perpétuer le vieux modèle, celui du toujours plus, de l’attractivité, de la concurrence qui tend souvent à moins de diversité, moins d’originalité ?

On a entendu ce week-end que la fête est vieille comme le monde, célébration du sacré. On a entendu bien des louanges sur la fête comme objet de renversement, décalée, critique. Alors justement, allons au bout de la logique. Comme les Golden monoliths de la rue Faidherbe, qui rendent visible l’invisible. Ces drôles de totems-containers nous disent avec ironie que le sacré des temps modernes c’est l’accumulation de l’offre et des marchandises, ce qui pose quand même quelques soucis à la culture, et à l’humanité.

Écoutons le message et soyons lucides : une culture vraiment durable et partagée, ça suppose des renversements plus intenses que le covoiturage et le jus de pommes bio dans les bars, aussi utiles soient-ils. C’est donc votre stratégie globale pour la culture que nous interrogeons ce soir dans un appel à plus d’équité, plus de transparence, et surtout plus de cohérence dans vos soutiens comme dans l’écriture de vos cahiers des charges.

À y regarder de plus près, alors que vous avez toutes les cartes en main, on vous voit raisonner équipement par équipement, mais on ne voit pas de stratégie globale de la ville pourtant propriétaire de nombreux lieux culturels. Pire, en trois mandats, avec vos stops and go, vous n’avez toujours pas doté la gare Saint Sauveur d’un projet lisible et articulé. On se retrouve même aujourd’hui avec un concessionnaire du bistrot Saint So qui peine à respecter les termes du contrat, dans une situation inconfortable car en redressement judiciaire depuis un an.

J’en terminerai avec une suggestion pour le nouveau concessionnaire du théâtre Sébastopol. Nous avons à Lille une humoriste de droite locale tragi-comique qui défend les riches en expliquant aux pauvres que la fête est finie et qu’il va falloir se serrer la ceinture. Elle a commencé sa carrière en écrivant avec un député d’extrême droite un mini-rapport un peu douteux sur l’éducation aux médias sans saisir où était le problème, c’est dire son potentiel comique tendance grotesque. Il paraît que ça fait un projet culturel. Je doute qu’elle fasse salle comble, mais comme on est pour les circuits courts, ça se tente.

Dans l’attente, comme nous avons eu réponse à nos questions en commission et a posteriori, nous voterons les délibérations citées, nécessaires à la poursuite des activités concernées, tout en déplorant le calendrier d’une décision soumise au vote, mais en réalité déjà prise et effective.