Subventions aux opérateurs culturels : où est le cinéma ?

Intervention de Nathalie Sedou sur les subventions aux opérateurs culturels et le cinéma

Madame le Maire, chers, chères collègues,

Quand on dit « c’est la fiesta », on signifie que la fête est plus intense. En espagnol on a tant de mots pour la désigner : juerga, farra, malón, carrete, movida, pachanga, parranda, reventón et j’en passe… Alors je vais rester d’humeur latine ce soir, sans oublier que dans la fête il peut y avoir de la gravité.

Les célébrations sont l’occasion de marquer les passages du temps. Comme 2025 est la dernière année pleine du mandat, on va se prêter au jeu. Est-ce Jour de fête aujourd’hui pour la culture au conseil municipal ? (Madame Morel Sampol, je vais jouer aussi au jeu des titres de films). C’est un peu tôt pour le dire, mais on a fait les comptes : les subventions aux opérateurs culturels ont diminué d’à peu près 200.000€ en 2024. Soit le montant que Lille 3000 retrouve cette année comme prévu, sans que cela affecte trop la hausse aux structures introduite l’année dernière, partiellement maintenue. Au final, en ces temps d’incertitudes, on assiste plutôt à un jeu de domino entre les plus gros. Bref, ce n’est pas la berezina. On gardera pour la campagne des municipales le débat sur l’équilibre entre les grandes, moyennes et petites structures.

De plus, Fiesta, la prochaine saison de Lille 3000 sera la première sans l’ombre du commandeur Fusillier. Nous observerons avec intérêt si un nouveau départ se préfigure pour cet événement qui se veut fédérateur. Mais s’appesantir sur Lille 3000 c’est fixer l’arbre qui cache la forêt. En cette fin de mandat, il nous appartient de pointer un déséquilibre autrement saillant de votre politique culturelle Madame le Maire.

Depuis bientôt 6 ans, nous n’avons plus de cinéma art et essai indépendant à Lille, vous en savez quelque chose, une anomalie unique en France pour une ville de notre taille. Résultat : des tarifs bien moins accessibles, et nombre de films ne trouvent plus le chemin de l’écran à Lille, c’est attesté, ce qui vous rend d’une façon contributrice d’un appauvrissement des contenus. On n’y comprend rien, Madame le Maire, à votre politique culturelle en matière de cinéma et audiovisuel. Personne n’y comprend rien c’est d’ailleurs le titre d’un film sorti le 8 janvier qui ne sera pas visible à Lille.

Comment expliquer que ce secteur soit le seul à avoir perdu du financement dans le soutien aux opérateurs culturels au cours du mandat ? Il est tombé sous les 130.000€ en 2024. Sur 10 millions d’euros de subventions, ça représente 1,3%. Et alors quel hasard, une seule structure ce soir ne fait pas partie de la cohorte habituelle des subventions culturelles attribuées en février ; les Rencontres audiovisuelles c’est justement la principale soutenue du secteur, c’est dire votre attention au sujet… Non n’avons pas eu de réponse satisfaisante en commission. Au fond qu’avez-vous porté de conséquent en faveur du cinéma sur vos 3 mandats, pour la diffusion et la sensibilisation ? A peu près rien.

Pourtant si on veut comprendre quelque chose à la furia du monde – je reprends vos mots – l’éducation à l’image est indispensable devant le flux d’images standard, en particulier à un moment où l’intelligence artificielle et les théories du complot sèment encore plus la confusion. L’enseignement du regard, disait, il y a quelques années, le peintre britannique David Hockney, « on ne l’enseigne plus vraiment, c’est un problème mondial ».

Vos mots étaient touchants pour Gilles Defacque, qui était un grand cinéphile. Pour reprendre vos mots, le cinéma a aussi la capacité de nous faire rire en nous faisant réfléchir. Combien de films nous racontent qu’on n’a pas besoin d’une Ruée vers l’or ou de réceptions somptueuses pour se sentir le cœur en fête. Il suffit d’une Nuit à l’opéra, que Le Cirque s’installe au coin de la rue, d’une Fièvre du samedi soir ou simplement de Chanter sous la pluie. À l’inverse, tant de films montrent qu’on peut aussi se sentir terriblement Seul au monde quand on se trouve exclu des festivités.

N’oubliez pas, la fête est ambivalente, on peut s’y cacher ou s’y révéler. D’un côté c’est la soupape de sécurité, l’explosion permise un instant pour que tout rentre dans l’ordre ; de l’autre c’est un pied de nez à l’autorité, l’occasion de changer le cours des choses. Il y a 5 ans, le Covid 19 avait conduit le président E. Macron à considérer la culture et la fête comme non-essentielles. Depuis, il s’emploie à casser les liens, à défaire les rites de passages, à décourager le consentement à l’impôt, donc le sens du collectif. Les exemples pleuvent (dernier en date, le pass culture)… En réduisant les recettes publiques – vous savez Mme Spillebout, la disette financière – il vient nous redire que la culture n’est pas essentielle. Mais alors si ça ne l’est pas, qu’est-ce qui l’est ? Nous émettons deux vœux ce soir, que la saison fiesta donne enfin une place de choix au cinéma, tant le thème s’y prête. Et que pour l’année qui vient, les acteurs culturels, les forces de progrès se serrent les coudes devant les nantis qui adorent déclarer « The Party is over », la fête est finie. Eh bien, non. Que la fête commence… Vous l’aurez compris, nous voterons pour ce soutien global aux opérateurs, avec notre vigilance habituelle.

Je vous remercie pour votre attention.